Vivre la course de l'intérieur - récit d'une équipe de Fadas

22 06 2017

Préparer-un-trail-ultra-longue-distance-de-plus-de-1009

Récit à 4 mains  

Fabrice : Pour peindre vos murs nous vous conseillons, une bonne préparation ainsi que des pinceaux de qualité supérieure. Nous ne saurions également que trop vous recommander d’étaler vos couches par une température inférieure à 25 degrés…

 Aix-en-Provence. Nous y voilà. Dans 5 minutes, je serais en route pour mes 32 km et 1687 mètres  de D+. Il me faudra passer le relais à Mika avant 7h à Puyloubier. Lui s'élancera pour courir ses 34km et ses 1250 de D+ avec Fabrice, en chaperon.  Quelques minutes plutôt nous avons salué notre tribu du sud des Caballo Blanco (Jérôme, Benoit, Yann…) ainsi que  les légendaires Tarahumaras les coureurs aux pieds légers (ils courent en Huaraches, des sandales en cuir). C'est d'ailleurs une immense joie de voir ces icônes parmi nous. L'effervescence gagne le stade de Carcassonne.  Jérôme vient de nous annoncer que Christophe était parti re-baliser le parcours en urgence jusqu'au barrage Bimont soit une dizaine de kilomètres.  Sûrement l’œuvre d’une entreprise de peinture concurrente qui n'apprécie pas et souhaite planter notre chantier baptisé simplement la "Diagonale des Fadas".

De "Fadas" elle n'a pas que le nom. Pour nous ce sera en relais ou en binôme comme on aime à se le dire soit 64km et 3000 de D+. J'appelle Laurence, le dernier coup de fil avant plan d'Aups, j'ai le ventre un peu serré comme toujours mais ses paroles me boost : "Amuse-toi bien ! ». Laurence a raison. Garder le sourire comme les Tarahumaras, c'est ça le secret.

Je suis équipé en version « peinture trail » : mes Hooka Mafate speed 2 conseillé par mon ostéopathe Fabrice Bedin, mon sac à dos de peintre Salomon Slab et mes pinceaux Frendo pour l'instant fixé sur mon sac. Un bon ouvrier à de bons outils. Nous avons d'ailleurs hésité à nous spécialiser dans une autre profession : celle de jardinier car sur ce terrain de jeu il y a de la Lavande à planter.

 

Michaël : Chaque course a un parfum particulier. Celle-ci un peu plus que les autres pour en avoir entendu parler chaque semaine pendant plus d’un an, avoir vu naître le bébé et finalement le cajoler par un beau et chaud week-end. 

Elle a encore une autre saveur, elle plus personnelle.   

Nous vivrons l’aventure à 2, avec mon binôme habituel Fabrice, mais séparément, cette fois-ci pour cause de préparation tronquée à cause d’une blessure qui aura traîné. Laissant la place sur l’Ultimate aux vrais trailers, nous, les « Peintres », armés de nos pinceaux représentés sous la forme de bâtons 3 brins, nous nous alignerons sur le Half en relais.  

Vendredi, 13h15. Nous pénétrons dans l’antre de la bête. Alors que nous avons vécu à distance les péripéties de dernière minute de Christophe, Jérôme et consorts autour de l’organisation, alors que nous avons plongé maintes fois dans le tracé en imaginant tous les scénarii possibles, alors que nous allons aussi toucher du doigt l’un de mes rêves, celui de rencontrer les Tarahumaras, voilà que s’offre à nous enfin la frénésie qui agite chaque départ imminent ! Mais en plus de simplement retirer le dossard, Fabrice et moi avons à croiser de nombreux visages connus puisque c’est toute une bande, toute notre bande des « Caballo Blanco » qui a œuvré à la tenue et à la réussite de cet événement majeur. Je profite notamment de l’occasion pour retrouver Djonathan, mon cousin, plus connu sous son pseudo Djodei et qui s’élance sur l’Ultimate. C’est sympa d’avoir la possibilité de se croiser de cette manière.  

Musique, bonne ambiance, sourires et excitation accompagnent chaque seconde depuis que nous avons descendu la tribune qui sert aussi de vestiaires, sur le Stade Carcassonne à Aix. Fabrice prend le premier relai jusqu’à Puyloubier et je poursuivrai jusqu’à Plan d’Aups, de nuit. Il fait déjà bien chaud  et il reste une bonne heure avant le départ, fixé à 15h. Il prend le temps, au frais tout relatif du dernier rang des gradins où souffle un léger courant d’air. Bientôt les chevaux seront lâchés et l’inquiétude ou plutôt l’anxiété pèse un peu. Nous avons pour habitude de courir ensemble, pas séparément et la barrière horaire fixée pour la première moitié de course n’aide pas à la sérénité. Christophe nous a souvent parlé de la Sainte Victoire, de ses montées techniques et très techniques avec ce sourire qui, le connaissant depuis quelques années maintenant, ne présageait rien de la balade bucolique…  

15h. Top départ. Je ne peux pas retenir quelques larmes d’émotion à la vue de ce qu’ils ont fait Jérôme, Christophe, Benoît, Charlène, Jean-Charles, Fabrice et tous les autres, de ces énergies qu’ils ont su créer pour que parte « notre » bébé. La procession qui s’élance pour un tour de stade est juste magnifique. Yu Lei arbore fièrement le drapeau chinois. L’escadrille des Tarahumaras vole déjà au-dessus du sol, effleurant à peine le tartan de la piste. Thomas les accompagne. La grande famille des aventuriers les suit avec Fabrice au cœur de la mêlée. Benoît, Christophe et moi-même sommes aux anges, dans les bras les uns des autres au moment de les regarder sortir du stade vers les sentiers qui les attendent.  

C’est tout bonnement génial et maintenant place à la course !  

Fabrice : Le départ est imminent. Je me suis changé dans les gradins et Benoit en a profité pour me briefer sur le parcours. Il en connaît les moindres détails. Ses conseils me seront utiles, Un dernier regard sur les sms avant de ranger le téléphone. Zoé m'a envoyé un sms et Maxime aussi. Je suis gonflé à bloc, j'aime cette sensation juste avant le départ. ça va envoyer (t'enflamme pas non plus). J'ai fait  le plein d'eau, acheté quelques provisions chez Team Outdoor à Paris. Le premier ravito est programmé dans 19km. Le briefing course officiel a été fait il y a 20 mn. Jérôme a assuré comme un peintre en chef. Il nous a dit que  le spectacle allait être au rendez-vous… ça tombe bien : on est venu aussi pour ça !

De son côté, le corps médical nous a prévenu : « Faites-vous plaisir mais ne dépassé pas vos limites, buvez, buvez… ». Un conseil que je garde dans un coin de la tête.  Il pourrait me servir plus vite que prévu. Il fait chaud, extrêmement chaud on doit approcher ou dépasser les 30 degrés,. Or, je sais d’expérience que mon corps ne réagit pas bien à la chaleur dès que les 25 degrés sont atteint. Je sais que j'ai intérêt à ne  pas m'enflammer et à bien gérer. Cela va être dur je le sais. D’autant que notre préparation a été trop courte. Il nous aura manqué trois semaines à un mois de travail spécifique. Ici c'est le sud et ses sentiers technique, ses longs montres, pardon je voulais direz ses longues montées, sa chaleur étouffante et son absence d'ombre et de vent. C'est le moment de m'approcher de la ligne de départ, Mika m'a prêté sa Fenix 3 et sa lampe Nao. Une petite voix me dit : « Tâche (toujours la peinture) d'arriver dans les temps pour les lui redonner ». J’y suis. Pile-poile sur la ligne ! Ce n’est pas mon habitude, mais les habitudes on s'en tape, et je me retrouve juste à côté des Tarahumaras, Arnulfo…, et de Thomas Pigois, le coach de la course. Par mail Thomas m'avait d'ailleurs dit que si j'arrivais à faire 64km et 3000 de D+ sur un bloc weekend, c'était bon pour le 64km en solo. Merci Thomas, je n'ai pas réussi et donc le relais s'est imposé de lui-même. Toujours écouter les conseils d'un coach, surtout Thomas… A mes côtés, il y aussi Lou Lei, le champion de trail Chinois ainsi que Thibault : lui a gagné un dossard lors d'une veillée Team Outdoor.

J'aperçois Christophe qui vient de finir de re-baliser. On se fait une brève accolade puis me replace sur la ligne de départ. Le speaker est chaud bouillant comme la température. Charlène me crie : « Allez Fabrice, tu meurs pas ». Ce qui provoque un éclat de rire parmi les trailers à mes côtés. Allez, un dernier coup d'œil sur ces petits joueurs à qui j’ai laissé une petite avance sur la diagonale des Fadas ! La ligne est fabuleuse, Lou Lei et son drapeau de la république populaire de Chine flottant à côté de Dawa Sherpa le Tibétain (il lui manque son drapeau…), Thomas à côté d'Arnulfo et des autres Tarahumaras et Pinto « le peintre ».

« Bang » c'est parti. 300 mètres, je ne vais pas les faire en 1'10, je laisse  la compagnie des peintres filer ainsi que les stars. Faut gérer dès le début… Premier virage, mes pinceaux sont bien tenus, ils vont me servir… Virage, ligne droite, une tape dans la main de Yann et d'autres personnes dont j'ai oublié le non, j'aime cette euphorie du départ, virage à gauche, je quitte la piste pour la diagonale des Fadas. Petite descente, passage de rivière à sec, je suis bien : c'est normal tu n'as fait que 500m ! Passage sur route, la vache ça monte  déjà !  Virage à gauche on entre dans une sente, il fait très chaud, on passe en mode single, de nouveau de la route, depuis le début ça n’arrête pas de monter ! Rentrée sur un chemin, il y a beaucoup de poussière, j'étouffe : ralentis, tu vas pas tenir à ce rythme… Le chemin est agréable. Un « gauche », je m'attendais à me faire doubler, c'est fait. « Gauche », c'est vexant à force, les jambes sont brûlantes, je marche. « Je marche », pas déjà ! Pas si tôt !  Il est où ce barrage ? Oublie- le, vas-y, ça repart… Une grande descente, je décide d'envoyer, quitte à prendre du plaisir autant le faire le plus tôt possible. Je devine quelques sourires car c’est à mon tour, à présent, de demander le passage. Allez hop ça remonte, je marche. Je vois enfin le barrage allez on remet les gaz…

Michaël : J’accompagne Christophe et les suiveurs des Tarahumaras jusqu’à Pyuloubier en faisant une halte à chaque point de ravitaillement. Déjà, le stade Carcassonne se défait de ses habits de fête. Déjà, il est temps de partir sur les routes à la rencontre des coureurs.  

Barrage de Bimont, au kilomètre 10.  

Nous venons d’arriver à peine depuis 5 minutes que déjà les premiers applaudissements témoignent du passage des leaders. Cela fait seulement 40 minutes depuis le coup de pistolet initial, autrement dit, une allure de dingue vu la chaleur. 3 de nos amis Mexicains déboulent, sourire aux lèvres comme s’ils venaient à peine de parcourir 10 mètres. Les avant-pieds griffent le sol poussiéreux sans à peine qu’une trace de leur passage ne naisse. Princiers, sobres, ils avalent le parcours. J’en ai le souffle coupé de les voir passer ainsi. Quand je me tourne vers l’un des suiveurs pour l’interroger sur leur allure, il me répond naturellement qu’ils ne sont pas partis très vite. Difficile d’échanger avec eux malgré mon envie débordante. J’ai beaucoup perdu de mon espagnol et ne suis plus capable d’assurer une conversation. Même si je comprends la majorité de ce qui se dit, je ne peux pas concrétiser tout ce que je voudrais savoir, entendre, poser comme questions. C’est à la fois génial de vivre ça une fois de plus merci Christophe !!) et frustrant de ne pas profiter encore plus !  

Mais, fi de ces préoccupations, nous acclamons tous les courageux avec un petit mot pour eux et une gazelle nommée Christophe qui leur signale le point d’eau et insiste pour qu’ils s’y arrêtent. C'est à la fois génial et étrange d'être dans la course en tant que spectateur momentané tout en sachant que dans quelques heures je ferai partie de la danse en tant qu'acteur !! Pour l'instant je profite du spectacle. J'encourage, j'applaudis, je rassure et je m'inquiète aussi. Les minutes passent et je n'espère qu'une chose : vois débarquer Fabrice au meilleur de sa forme. Mais je sais que l'un comme l'autre nous ne sommes pas fan des chaleurs et pour le coup il doit souffrir avec ses 30° ou plus qui chauffent l'air ! 

Je m'en mets aussi plein les yeux de ces paysages autour. Tout à l'heure il fera nuit quand je partirai. Je vivrai une autre course, plus intérieure, une longue traversée nocturne pendant laquelle tout ne sera qu'écho, voyage initiatique, sens à l'affût et périple autocentré. Ces vues incroyables me serviront alors pour avancer et profiter. La vue est ma meilleure alliée pour l'instant quand l'odorat et l'ouïe tourneront à plein régime tout à l'heure. 

Christophe me signale qu'il est bientôt l'heure de partir pour le point de rencontre suivant.
1 h 05 a passé depuis le départ. Toujours aucune trace du binôme. Je pousse jusqu'au maximum avant de remonter dans le véhicule. je veux au moins une fois pouvoir encourager mon associé-peintre. C'est la première fois qu'on court "ensemble mais séparément" alors forcément l'ambiance est particulière. Je m'installe à regret sur mon siège quand un dernier regard sur le  côté me laisse apercevoir une silhouette familière. J’ouvre précipitamment la portière pour crier un "Allez le binôme !! T'es bien là !!". Je vois malgré tout le visage déjà fatigué qui m'inquiète un peu. C'est reparti. Direction Cabassols et le premier ravitaillement. Je sais dans la voiture que c'est la dernière fois que j'ai vu Fabrice avant le passage de témoin. J'essaie de calculer rapidement dans ma tête même si je sais la démarche inutile. Nous n'avons jamais couru sur un tel terrain et toute estimation de timing sera forcément faussée. 

1h21-PK10,2 - 315 m de D+ (16h21)

Fabrice : Au loin j'entends « allez Binôme ! ». C'est Mika qui est dans la car mobile de Christophe avec les accompagnants des Tarahumaras. Ils ont dû  attendre le dernier moment pour partir, j'apprendrais plus tard qu'ils sont passé depuis au moins 20 mn. J'avais tablé sur 1h20 Christophe m'avait dit 1h, c'est un grand Fadas ce gars. Je l'entends me dire : « Tu as la patate en ce moment, ça va le faire ». J'en profite pour remplir un flasque déjà vide, la poche de 1,5L ne doit pas être trop vide. Il y a foule, l'ambiance est bonne. Je repars après 5 mn, les gens sur le barrage nous encourage, j'aime. J'aperçois au loin un sentier forestier c'est bien, j'aime ce type de parcours. Surprise : ce n'est pas le parcours ! Le vrai bifurque violemment à gauche, c'était trop beau… Nous voilà dans le vif du sujet. Ça tombe bien : j'ai de l'inspiration dans ces paysages de Cézanne. La montagne Sainte-Victoire a disparu. Face à moi un profil de single. On me double et je ne rechigne pas à me pousser voire à ralentir « Fab, arrête de tricher, tu savais que cela devait arriver, alors go, Caballo, go ». Notre cri de guerre.

IMOUCHA ou les tribulations d'un peintre au pays de Cézanne

 

2h03 PK12,52 - 596 m de D+ + (17h03)

 

Ca tape fort. On doit être proche des 30 degrés, depuis le barrage le soleil avait disparu et un petit souffle de vent refroidissait la machine. C'est désormais terminé. La file de joyeux peintres/décorateurs s'est étirée. Quand vais-je revoir la Sainte-Victoire ? Tiens j’aperçois Pierre de « Passion Course ». Je l’interroge : « Ca continue encore longtemps la montée ? ». « Encore une peu, et après ça redescend, pour remonter, gardes en sous le pied ! », me conseille-t-il. Comme si j'avais de la réserve, Monsieur Pierre !

 

2h13 PK13,28 - 633 m de D+ + (17h13)

 

La montagne Sainte Victoire commence à réapparaitre et c'est une longue procession qui se faufile jusqu'au sommet… Bien que je n’en vois pas le sommet ? Mes yeux peut-être…. « Fab, va falloir tenir  Ca change de Vincennes, profite du spectacle, mets un pied après l'autre… » La montée est infernale je n'ai jamais fait de montée aussi longue. L'année dernière avec Christophe (le Fada gentil organisateur) et Benoit B, nous avions effectué la reco inversée en partant de Pastré  jusqu'à Cassis. C'était du lourd et du chaud mais pas aussi long.

 

2h37 PK14 - 728 m de D+ + (17h37)

 

Un coureur est sur le côté à la l’arrêt. « C’est la cheville », précise-t-il :il redescendra vers le barrage par la suite. La personne à son chevet me double un peu plus loin. Je repars me demandant comment son retour allait se passer et s’il n'aurait pas dû redescendre en passant le sommet. Le temps tourne, impitoyable. « Allez on ne lâche rien, allez… ». J’aperçois des coureurs qui disparaissent au loin. Quelqu'un me dépasse, c'est la personne qui était avec Lou Lei, le traileur chinois. Je m’étais promis de ne pas me faire lâcher par le bonhomme, j'engage la conversation, pas de réponse… Le gars prend de l'avance, je ne peux pas le rejoindre. Les pas sont de plus en plus lents. Un groupe de randonneurs m'a rejoint, j’effectue une partie de cette dernière montée en leur compagnie.

 

2h46 PK14,5 - 852 m de D+ (17h46)

 

Le sommet approche, nous n'irons pas en haut de la Sainte-Victoire. En effet, le tracé bifurque à gauche. Mais j'ai encore du Dev à faire avant la descente.  Je double un camarade de jeu, celui s’était arrêté pour veiller l'homme à la cheville en vrac. Il n’a pas l'air bien du tout. Lui comme moi sommes dans le dur. Mes amis randonneurs me proposent de l'eau. Pas fier, j'en prends trois gorgées et je repars. Chaque pas est compliqué et le terrain ne m'aide pas. C'est technique, de la marche pas uniforme, il y de toutes les tailles messieurs-dames du 10, du 20, du 30, grande promo sur le casse-patte et toujours cette chaleur, mes pinceaux Frendo sont devenue mes meilleur amis. Christophe remercie Pascal : j'aime mes bâtons !

 

2h57 PK14,8 - 897 m de D+ (17h57)

Je croise une traileuse. Elle me demande si j'ai vu son amie avec un chapeau, un peu plus bas. « Oui, lui réponds-je. Elle est en train de mourir un peu plus bas… ». Mon humour n'est pas au mieux de sa forme, c'est signe que je suis au bord de la rupture. Tout autour de moi, ça  souffle autour. Les visages sont fatigués, la bifurcation pour la redescente est en vue. Les signaleurs sont là, avec un grand sourire, ça fait plaisir. Il y a là Anissa la camarade de la Team des Caballo Blanco, un des maillons qui leur a permis de parcourir 333 Km à Peynier l'année dernière.  Voilà la descente. Sur le côté je laisse un traileur en train de vomir.  Je peux à nouveau enfin trottiner. Benoit m’avait prévenu : « Envoie à cette endroit car après il faudra marcher dans la descente ».

 

3h11 PK15,59 - 897 m de D+ (18h11)

 

La descente est agréable. Je suis à l'aise. Soudainement le traileur qui n’était pas au mieux me redouble en attaquant la « descente tapis de billard ». Les intempéries et le mistral ont dû modifier la descente qui est devenue un chemin de 5 mètres de large. C'est du béton et le dénivelé négatif est vertigineux. Je marche et les cuisses prennent chères. J'ai très envie d'envoyer mais je garde en tête ce que m'a dit Benoit « marche pour ne pas t'exploser  les quadris. Je double des randonneurs qui m’apprennent que les Tarahumaras sont passés il y a plus de une à deux heures. Le traileur malade vomit à nouveau. Il m’assure que ça va passer ! J'en doute. Je suis rejoint par la traileuse et sa camarade au chapeau : «  Violaine et Tatiania » J'apprendrais le lendemain que c'est la compagne de Thomas W - Fond épicurien. Violaine me questionne sur le Dev et le temps, je lui réponds que l'on est juste. Mais pour elle nous avons franchi la moitié et mathématiquement  cela va le faire. Je me prends alors à aimer les mathématiques, « moi l'artiste peintre ». Tout bien réfléchi, nous arrivons au ravito à 19km, il restera alors 13 bornes et 650 de Dev au bas mot…Oui elle a raison Victoire, elle a raison : ça devrait le faire… Malgré moi, une petite voix me dit que ce va être sportif…

 

Cabassol. 1er ravitaillement. 

Michaël : Le petit parking improvisé est plein. C'est plutôt bon signe et super sympa. Nous avons tous la banane et les yeux qui pétillent. Je viens d'achever l'explication de l'appellation "Les Peintres" à nos amis mexicains qui sont morts de rire. Christophe n'a pas manqué d'appuyer mes propos pour bien montrer que le Parisien est un débutant en trail. Chose que j'assume complètement :-) 

Les bénévoles sont en place et euphoriques. Il fait chaud dans ce petit coin encaissé. Les coureurs n'en apprécieront que plus l'arrêt au stand après un premier passage sur la Sainte-Victoire. Mais pas le temps de s'appesantir que déjà les premiers sont annoncés par des applaudissements prononcés. Tout le monde est prêt, la musique est bonne, la curiosité est intense. Qui sont les premiers ? Les Tarahumaras ? Ah bon ? Ils sont sis bons que ça ?? Oh madame, même plus que ça !! Et l'escadrille déboule tout sourire. Ils ne sont plus que 2 toujours aussi peu essoufflés comme s'ils venaient à peine de commencer. L'un des accompagnants se chargent de leur refaire le plein de solide et liquide. Je rigole intérieurement car il s'alimente autant si ce n'est plus qu'eux en même temps. Le troisième larron arrive une petite minute plus tard. Et prenant 5 à 6 bonnes minutes de repos, ils repartent à nouveau tous les 3 alors que le quatrième Thomas PIGOIS n'a pas encore pointé le bout de son nez. Mais voilà que les clameurs descendent du sentier d'arrivée... annonçant son apparition. Il semble entamé par la chaleur et n'en revient pas de la vitesse des premiers... "Ils sont fous ! Ils ne tiendront jamais !"  

Rien qu'à rester au soleil, je souffre alors que je ne bouge quasiment pas. Je pense à mon binôme et à tous les autres coureurs. j'imagine difficilement ce qu'ils peuvent ressentir en plein effort alors que je cherche le moindre coin d'ombre. Nous restons ici un moment avant de bouger à nouveau vers Puyloubier qui sera le point de mon entrée en scène. Les paysages sont magnifiques sur la route. Il fait grand soleil. Tout est réuni pour un grand moment. 

3h40 PK18,25 - 897 m de D+ (18h40)

 

Fabrice : Il est là le ravitôt. « Les Cabassol", la boule à zéro était interminable, mais les quadris ont étonnement bien tenu. A mon avis nous sommes parmi les derniers. Je décide de prendre mon temps mais pas trop : on n’est pas sur l'Ecotrail et mon Binôme Mikador m’attends là-bas, quelque part.

« 40 mn pour monter en haut » c’est la réponse d’un bénévole qui répond à Violaine. « 40mn » personnellement j’ai un doute ou alors on a aplati le relief.

Je bois, je mange, je fais le plein et j'ai la bonne idée de passer de l'eau froide sur mes cuisses. Un banc et une pause, je regarde mes sms, les encouragements de la famille me rebooste. Le traileur malade est arrivé ainsi que celui qui était au chevet de notre ami à la cheville en "vrac". J'avais informé les médics de l'état du bonhomme. Ils ne repartiront pas, un troisième laron est arrivé, Philippe. Faut plus trainer c'est l’heure.

 

3h57,PK19 - 950 m de D+ (18h57)

 

Cela fait désormais près de 4 heures que je suis parti d'Aix-en-Provence. Je suis le plan de Benoit, je repars en courant « à la cool ». Philippe, Violaine et Tatiana sont partie depuis 10mn. Je n’ai pas envie de faire le reste de cette sortie tout seul. 500 mètres après le départ, la foulée légère, j'aperçois Elodie Arrault, chaussée en Huaraches et habillé Tarahumaras. Y'a de la grâce dans sa foulée. Le chemin est large. A ma droite un tracteur fait son travail de champs, virage ça remonte. J’entends des voix au-dessus je me rapproche du groupe, jonction dans 200 mètres. Un Quad me passe à côté dans nuage de terre : c’est l’équipe du Medic. Je dépasse Philippe et rejoins les girls powers.

 

LES PLAIDEURS ou quand un peintre manque de pigment

 

4h28 PK21,68 - 1039 m de D+ (19h28)

 

La petite troupe s’engouffre sur la droite du chemin. Violaine, Tatiana et Philippe, nous sommes tous les quatre.  Les jambes vont bien, faut pas trainer.  C’est de la descente, agréable mais je sais que cela ne va pas durer. Je prends le lead, cela me convient. « Vas-y cours Forest !». Une halte pour Violaine : sa poche à eau fuit. « Fab, t’arrêtes pas me murmure ma petite voix. Tu te souviens ce qui s’est passé sur l’Eco l’année dernière ?… ». C’est reparti, la pente augmente, c’est que du plaisir, nous croisons une équipe de Médic. J’entends qu’ils appellent « Jérôme ». Je souris et je lance, fort : « Jérome c’est Fab, j’en chie grave ! ». La réponse de Jérôme au toubib me fait marrer : «  T’inquiète c’est un peintre ! ». Cela tombe  bien : nous sommes ici en pleine toile de Cézanne. Violaine me tape sur le système avec ses questions en reprenant sans cesse ses calculs : « On est  dans les temps…? ». Prudent, je réponds : « Attends de voir ce qui va arriver, c’est trop simple ». La petite troupe continue, Violaine me dit que ça lui va que je fasse le lièvre. « Oui mais le lièvre est un peu cramé », alors elle passe devant. Je ne la reverrais plus ou que de très loin… J’attends Tatiana tout en me disant que ce n’est pas le bon choix. Nous sortons des sous-bois, Philippe à disparu et les filles ont pris de l’avance, 20m, 50m de Dev+. Je suis pas au top, la chaleur me plombe, je n’avance plus, chaque souffle me provoque un vague semblant de nausée. Je passe en mode survie-gamberge et je vois le haut des « plaiders », « plaider », oui, plaidoyer pour un trailer parisien, surtout. La fatigue est générale, pourtant les jambes tiennent. C’est moi qui n’avance plus. Tout y passe : je pense à Laurence, mon fils, ma fille. « Putain reprends toi Fab ! Tu n’as pas le choix, tu dois bouger ton boule. Y’a rien d’autre à faire : Mika et Fabrice (notre pote parisien qui a trouver un trailer local pour faire le relais m’attendent ». La montée totale fait 780m depuis « Les Cabassols ». « Combien tu en as fait ? La moitié, plus, peut-être, je vois le sommet et j’entends des voix au loin…Le sentier n’est que cailloux et « marches » rien n’est égal. Mes bâtons me supportent, allez je prends un repère visuel, un gros caillou puis un autre puis encore un autre, mètre par mètre… Il faut que je rattrape, quelqu’un.

 

-5h45 PK23,9 - 1450 m de D+ (20h45)

 

J’aperçois un camarade de souffrance, il fait le 136km, il est assis, s’apprête à partir, je n’en peux, n’’avance plus du tout. Personne derrière, devant ? Il me dit que la pose lui a fait du bien, je vais l’imiter. J’ai honte, honte de craquer comme ça. « Allez 5 mn pas plus. Il faut passer le relais ». Je prends un gel, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Quelle absence de lucidité ! Le paysage est magnifique mais j’avoue avoir du mal à l’apprécier. Soudain sortant d’un peu plus bas, une traileuse se rapproche : pas de dossard ! Je l’envie d’être aussi alerte. « Ca va ? » m’interroge-t-elle. « Tu récupères, je suis la fileuse, on m’a demandé de passer rapidement, tu es encore dans les temps mais faut pas trainer ». La voilà repartie aussi vite qu’elle était apparue sur ce putain de terrain de jeu que j’apprécierais si je n’avais pas aussi chaud et si je n’étais pas aussi fracassé .

 

Je décide de repartir, j’ai dû me poser 5 mn. Je constaterai plus tard que le temps effectué à grimper constitue un record. Mais pas dans le bon sens ! Le sommet n’est plus très loin, bien faire attention à la rubalise, pour l’instant tu n’e t’es pas planté, faut que ça dure. J’ai repris quelque force : la pause m’a fait du bien, le moral est revenu. « Eh tu vas où ? Tu te rajoutes de la difficulté! ». Le problème quand on a la tête dans le guidon - dans les bâtons plutôt -, c’est que l’on en oublie de regarder de côté. Benoit m’avait dit : « En haut, il faudra que tu prennes à droite? J’ai pris à gauche… J’ai grimpé, quoi , 50m de Dev en plus ? Je m’en fous à vrai dire. Il faut que je passe ce dossard, le signaleur ou garde-forestier me dit de couper. Ce que j’essaye de faire en prenant soin de la nature. Je suis en haut à priori, mais pas encore tout à fait… Je ne vois pas encore le passage pour la descente vers Puyloubier. A droite, ça monte mais ce n’est pas la bonne direction. A gauche, ça serpente puis remonte au loin. « Tu dois allez au Pic des mouches…, tu en as pour 40 à 50 mn ». Voilà ce m’a dit mon signaleur. «Je regarde la montre : j’ai accompli 24,4KM et 1541 de D+. Je regarde au loin le fameux Pic de mouches, un œil sur le chemin. Ce n’est pas roulant du tout et pas évident pour courir. « La prochaine fois tu regarderas mieux la topo (TopoDeTrail, j’aurais dû prendre le bracelet ou le tatoo) et tu ne te feras pas une fausse joie ». Le moral est encore bon, mais le timing m’inquiète. Cela va être très serré, voire plus que serré. Il est 20h32, j’entends le téléphone qui sonne. Je sais qui cherche à me joindre : Mikador et Fabrice. Voilà à présent 5h40 que j’a pris le départ. Je me dis qu’il reste 1h20 pour faire quoi, 5km, 7km grand max. J’y crois et repars à marche forcée. Le paysage est magique mais je ne suis pas là pour faire du tourisme. Ca monte toujours, ça monte encore

 

6h34 PK 25,59 - 1609 m de D+ (21h34)

 

Le chemin est technique, alternance de montée et de descente. Je suis la rubalise et le sentier marqué. Faudrait pas se planter… Que c’est long, le Pic des mouches disparait. Où vais-je comme cela ? Allez continuer, coûte que coûte. J’aperçois une guide de montagne. Elle respire la bienveillance. Nous engageons un dialogue. « Bonsoir, c’est encore loin la descente ? Il reste combien de Kilomètres ?

- Tu dois aller jusqu’au Pic des mouches, tu en as pour 20mn à 30 mn. 

- Ca va faire court pour Puyloubier en 40 mn ».

 

Elle acquiesce de la tête. La nuit tombe doucement, je comprends que je n’arriverais pas à l’heure pas avant 7h20 de temps de course au moins. J’ai compris mais je le savais déjà. Je prends une longue respiration et je sors mon téléphone. Prévenir Mika…
Je regarde la guide-bénévole. « Tu sais c’est bien ce que tu as fait, deux fois la Sainte Victoire, c’est super ». Elle a raison c’est déjà bien de pouvoir courir, d’être arrivé ici. Je respire, je profite du coucher de soleil sur la plaine. Le peintre va ranger sa palette et rejoindre ce putain de Pic des mouches et descendre au plus vite sur Puyloubier.

 

Je demande encore : « Combien de kilomètres pour atteindre Puyloubier ? »

-Cinq kilomètres, mais on peut descendre plus rapidement. Je vais bientôt descendre par un autre chemin, il y a des gens qui arrivent…

 

Quoi, comment je ne suis pas le dernier ? Je fais une bise à cette bénévole adorable, je repars sans avoir écouté son dernier conseil : «  Là tu vas rencontrer deux passages de chaînes, tu fais attention… ça devrait passer… ». Ok c’est reparti… coûte que coûte je terminerai ces 31km

 

Ah les fameuses chaînes ! Christophe m’en avait parlé avec un sourire au coin des lèvres et c’est vrai que sur la vidéo filmée par Benoit ou Jérôme, le Caballo en chef n’avait pas l’air très à l’aise. La question qui me taraude depuis que j’ai sorti les pinceaux, c’est : que vais-je en faire ? Les jeter au loin ? Les replier proprement et les caler comme ils l’étaient au début de la course ? Finalement, je décide de les garder à la main. Allez, on attrape la chaîne à deux mains, on cale les pinceaux avec les dragonnes et c’est parti. Je retrouve une âme d’enfant. Premier passage facile. 10 mètres plus loin la deuxième chaîne, plus longue celle-ci, 7 mètres peut être… Je m’emmêle les pinceaux. Attention, me dis-je. Ne va pas te planter : il y a personne en dessous si ce n’est le vide. Passage réussi, je file vers la dernière montée, le pic de Mouches.

 

J’étais sur une face de la montagne, je passe sur l’autre, la paysage et la plaine sont magnifiques, le précipice vertigineux. Ce n’est pas le moment d’aller faire du wingsuit. On aperçoit au loin, la Sainte-Baume, Mika est parti ou va partir sans  sa frontale ni sa toquante. Je l’ai dépouillé pensant lui transmettre le tout avec le dossard. Attention j’ai un doute sur le balisage même si la guide m’a conseillé de suivre les marques au sol. Ce que je m’applique à faire Le Pic des mouches est en vue. 100 mètres encore et l’ascension sera terminée.

 

6h50 PK26,35 - 1680 m de D+ (21h50)

 

J’alterne entre joie et déception pour mon binôme. C’est une équipe de Médic qui m’accueille en ce point culminant. Elle me demande si tout va ?  Oui si ce n’est mon orgueil de trailer qui en a pris un rude coup. « Tu peux descendre avec nous si tu veux… Tu veux de l’eau ? Oups on en a plus …

-Combien reste-t-il jusqu’à Puyloubier ? »

 -A peu près 4km. Fais attention à tes cheville : il y a du cailloux »

Je regarde la Fénix de Mika. Voilà 7h que je suis parti, je rigole et je me dis en souriant c’est de la descente, en 20 mn c’est fait ! La frontale sur la tête, allez roule, go, Caballo, go.

 

Puyloubier, kilomètre 31.  

Michaël : Nous arrivons sur la place du village vers 18h. L'ambiance est là, les groupies aussi ! De nombreux petits groupes se sont positionnés pour attendre leur champion. J'ai sorti du coffre l'ensemble des affaires et je sens monter gentiment la fameuse boule au ventre qui marque chaque début de course. Je hume l'atmosphère à l'aune de ma nouvelle future tenue : celle de coureur. Je sais que j'en ai encore pour 3 à 4 heures d'attente mais j'ai déjà hâte. Le binôme doit avoir franchi le premier ravitaillement et être en pleine galère dans la montée montagneuse que je devine juste devant nous. J'ai squatté les marches en face du stand de solide pour ne pas gêner les coureurs qui arriveront. C'est ici d'ailleurs que je devrais me poster tout à l'heure pour le passage de témoin sous la forme du transfert de dossard. Fabrice Z m'a appelé un peu plus tôt pour savoir où j'étais. Il arrivera d'ici un petit moment pour enquiller son relai également.  

Nous échangeons quelques mots rapides avec JC, Jérôme et Jean-François. Le speaker chauffe l'ambiance. La montagne est belle devant nous qui ne sommes pas en pleine souffrance sur ses flans. Je vérifie mon matériel. Je me rends compte que j'ai oublié mon coupe-vent et espère donc ne pas souffrir d'un vent qui pourrait se lever en pleine nuit. La température va sans doute chuter dans la nuit et l'écart entre la chaleur de la journée et la fraîcheur pourrait être préjudiciable. Je sens  que je passe doucement du mode spectateur au mode coureur... 

Mais voilà que déboule à nouveau les premiers Tarahumaras. Toujours la même impression de facilité. Toujours le sourire aux lèvres et aucune trace visible de l'effort qu'ils viennent déjà d'accomplir alors qu'ils achèvent ce premier tronçon en 3h30 !! Soit ils volent au-dessus des obstacles soit le parcours est finalement "roulant" ! Connaissant la topo du tracé pour l'avoir chargée mètre par mètre sur la montre, je connais la réponse qui me laisse baba... Les légendes sont à la hauteur de leur réputation. 

Thomas débouche ¼ d'heure plus tard, défait par la difficulté des conditions. Impossible de ne pas remettre en perspective l'impression qu'il dégage de celle dégagée plus tôt par nos amis mexicains... c'est tout bonnement incroyable ! Ils ne font pas la même course, c'est impensable. J'en prends plein les yeux de pouvoir profiter de la course des premiers alors que d'habitude je suis bien loin d'eux. Ils ont deux bras, deux jambes mais font dans la catégorie Sculpteur d'art quand je fais dans celle de peintre en bâtiment ! Mes pinceaux me seront bien utiles dans quelques heures même si c'est pour du gros œuvre... 

La barrière est fixée à 22h mais je veux être optimiste et décide de m'alimenter juste après le passage des premiers pour avoir une fourchette de 3 heures de digestion avant mon départ. Je sais que ma partie sera bien moins dure mais rien ne doit malgré tout être négligé. L'entraînement n'a pas du tout été celui qu'il aurait dû être alors autant mettre le peu d'atout que j'ai dans la bonne manche. J'espère que l'élongation restera de l'ordre du souvenir et que la cheville droite, endolorie deux semaines plus tôt, me laissera aussi tranquille. Bref, j'ai abordé des courses en étant bien plus serein... 

Fabrice Z me rejoint pour profiter de la fête. Son partenaire a l'air dans les temps et devrait atteindre le village vers 20h. De mon côté, la localisation du binôme est difficile. Le signal est fragile puisque chaque actualisation me donne une position différente. Il semble faire le yo-yo, un coup en avant, un coup en arrière et ça n'a rien de rassurant. Petit à petit le jour décline, la température devient acceptable l'atmosphère s'échauffe avec le passage quasi incessant des différents concurrents. Les premiers relais du 64 sont partis, portés en tête par une autre légende, Dawa Sherpa. Lui aussi semble bien émoussé à son arrivée. Rien de vraiment rassurant. 

Bientôt le binôme de Fabrice Z franchit la ligne. 20h10. Il s'est rendu compte qu'il avait oublié son casque audio et ne se sent pas d'affronter seul les 34 km seul et sans musique ! Quelle chance pour moi, nous tournerons en duo à l'inverse de mon binôme que j'ai laissé seul à affronter les chaleurs provençales. La nuit tombe doucement, le temps tourne. Je me suis changé en essayant de me focaliser sur le contenu du sac et non sur ma montre pour être certain de ne rien oublier... Mais difficile à mesure que les concurrents arrivent. Je crains le pire... Plus qu'une grosse heure avant l'échéance et toujours la géolocalisation qui nous joue des tours... un pas en avant, deux en arrière. Aurait-il décidé de jeter l'éponge pour retourner au point médical ? Ah non, il a bougé de 3km en quelques secondes ! Saleté de GPS !! 

20h56. Soudain, le téléphone sonne. La voix est lointaine et fatiguée, presque d'outre-tombe. "Allo ! Ça va pas le faire. Je suis à peine arrivé au Pic des Mouches et y a encore la descente sur Puyloubier...Je suis dégoûté de t'avoir lâché..." "T'inquiète ! Le binôme, l'essentiel c'est que tu finisses. Va au bout ! Prends le temps qu'il faut ! T'as assuré !" "Fais chier !" "T'inquiète, je te dis. Finis. Nique là, la Sainte-Victoire ! Je file avec Fabrice. A plus." 

 

PUYLOUBIER, ou quand un tableau est un trompe l’œil

 

Fabrice : « Tu verras, au début tu peux attaquer, mais après faudra marcher car ça devient, très technique… » Je repars du Pic des Mouches, je trottine, je n’ai pas grand-chose à perdre, si ce n’est me faire mal. Les Tarahumaras sont passés par là, la piste est sacrée désormais. Il y a de la lavande sauvage, mais je suis peintre pas jardinier… J’attaque la descente c’est plaisant. J’aime bien, je prends du plaisir, communie avec la nature. Je m’efforce cependant de rester vigilant. Prendre soin de ce qui reste du bonhomme et ne pas se perdre. Au loin j’aperçois Puyloubier ou du moins des lumières. J’en profite pour ramasser un emballage abandonné sur le chemin. Que sont devenue Violaine et Tatiana ? Ce coureur du 134 km ? Et Philippe à l’arrière ? La nuit maintenant est totale, La faune multiplie les bruits. J’entends derrière moi à 300 mètres des voix. Ça descend toujours. Le chemin est régulier, mais cela va changer…

 

-7h28 PK28,42 - 1683 m de D+ (22h28)

 

La lassitude m’envahit, le tracé a changé. A vrai dire le paysage c’est inversé, ce que j’ai vécu en montant sur les « plaider », je vais le vivre dans le sens inverse et en pire. La descente s’accentue, je vois Puyloubier, mais plus j’avance plus j’ai l’impression qu’il ne bouge pas. Je m’imagine avec ma souris en train de grossir la photo sur photoshop, non dans la vraie vie, ça ne marche pas comme ça.

La trace est devenue très technique : faire attention à chaque appui.  Je suis en mode ski mais sans les planches ni la poudreuse. L’environnement alterne entre marches hautes et basses puis plaques de rocher. Je regarde toujours au loin. Ça n’avance pas ou je n’avance plus !  Et Puyloubier qui ne bouge toujours pas. Je m’imagine être un Sisyphe moderne, poussant sa boule éternellement ! Sauf que là, je descends depuis plus de 40 mn en appui sur mes bâtons et je fais du sur place !

 

Derrière moi des faisceaux de Frontales, sûrement les Médics. Ils vont vite, si j’ai encore un peu mon honneur de peintre-traileur, c’est bien de ne pas me faire rattraper par la petite troupe qui déboule. 29,5 km, l’orgueil à fait place à la rage et la colère. Je ne m’amuse plus; la température est remontée et la machine n’est pas loin de s’arrêter une fois de plus.  Je m’efforce de boire mais cela me procure à chaque fois une sensation désagréable. Et ces fichus Médics qui se rapprochent. Les voilà à 30  mètres…

 

J’arrive à hauteur des signaleurs, les derniers sur le tracé « Allez on ferme… », disent-ils sur mon passage tout en m’indiquant, de prendre à droite tout de suite, mais de faire attention car il y a une plaque de roches. Je ne suis pas déçu. Je mets les mains, le passage est étroit.Allez 50 mètres et je débouche sur une route, je ne vois plus le balisage. Je vais attendre la troupe à l’arrière. Je prends à gauche et à droite et décide d’attendre une autre personne qui se trouve avec les Médic. C’est Philippe. Etonnement il me reste de l’essence pour courir. Je vois les tables, enfin « la » table de ravitaillement. Les bénévoles adorables sont en train remballer. Nous loupons l’escalier pour y descendre. Virage à gauche et arrivée sous les applaudissements. C’est fini, tu l’as fait.

 

J’aurais mis 8h05 pour faire Aix – Puyloubier. Ma palette s’est remplie de belles couleurs. J’ai fait des rencontres formidables et appris ce qu’est le trail. Dès le lendemain j’ai eu envie d’y re-goûter.

 

Il est 23h05, je me demande ou en sont Mika et Fabrice…

Puyloubier : la balade des gens heureux !

Michaël : Je partirai hors course mais je partirai. Si l'espace d'un instant, j'ai pensé à ne pas poursuivre l'aventure pour être en règle, Fabrice et des raisons personnelles ont vite fait de me convaincre de partir à mon tour affronter la nuit et le dénivelé. Le relais se fera à la sensation avec un outillage de secours. Frontale Petzl de base et G-Shock comme chrono... enfin si j'arrive à le faire partir ! 

Puyloubier : Fin de galère pour les uns et kilomètre 0 pour nous.  

Le démarrage est simple. 14 km de route, chemin roulant sans dénivelé... une vraie balade à la tombée du jour qui nous fait serpenter près de la Sainte-Victoire, en tout cas suffisamment proche pour voir les frontales des insectes humains, lucioles d'infortune, en pleine descente de la montagne... et parmi eux, un binôme en sale état. 

Avec Fabrice, nous profitons de la route pour se mettre en jambe, discuter, profiter des vignes que l'on visite et des odeurs de nature dans le calme. Pas de voiture, juste des coureurs, des compagnons de chemin que l'on encourage à chaque fois qu'on les dépasse. L'allure est bonne sans être violente. L'idée est de ne pas se cramer pour arriver à franchir le monstre qui nous attend sur la fin de parcours. Les sensations sont bonnes puisque c'est mon seul repère. La température clémente nous facilite la balade. Mon chrono ne veut rien savoir. Je n'ai de point de repère que l'heure approximative de notre départ et j'avoue ne pas m'en soucier plus que ça pour l'instant. 

Premier signe d'encouragement au détour d'un léger virage à gauche : une voix de petite fille qui sort de derrière une grille sur notre droite : "Allez les coureurs !!". Nous la remercions et la maman qui est près d'elle nous glisse un mot également. "Dis mademoiselle, va falloir que tu encourages les coureurs toute la nuit parce qu'il y en a encore beaucoup derrière !" "Oui, c'est ce que je vais faire..." Me glisse notre petite fan improvisée. Je lance à la volée "Madame, va falloir planter la tente pour votre fille, je crois !" et elle de me répondre en rigolant "M'en parlez pas, elle me tanne avec ça depuis ce matin !" 

Cet échange aura duré quelques secondes mais nous aura fait bien rire le temps de descendre vers la première surprise : le mini-tunnel. Amuse-bouche non répertorié, il s'agit d'un passage sous une petite route. Les bénévoles nous prévienne en arrivant à hauteur que la descente est un peu délicate et qu'il y a un peu de boue à l'intérieur. Nous nous engageons donc vers le fossé, appréhendé sans difficulté, pour se retrouver à patauger effectivement dans une bonne épaisseur de glue terreuse ! Premiers pas et déjà les bruits de succion n'ont rien d'excitant ! 5 mètres et je sens soudain un conflit d'intérêt entre ma chaussure qui semble se complaire dans cette cure de boue improvisée et mon pied qui souhaiterait aller de l'avant... je manque donc de déchausser et de poursuivre en minimaliste ! Quel bonheur !  

Nouvel épisode pour éviter de s'endormir avant le ravitaillement en sortant d'un nouveau passage sous une route : des flèches marquées au sol sur la droite nous indiquent la suite de l'UTR mais elles sont envahies d'indications La France Insoumise... Est-ce encore un sabotage des Vengeurs masqués qui ont débalisé le parcours à différents endroits ? Est-ce réellement la bonne direction ? Nous avançons en hésitant pendant plusieurs secondes tout en guettant le moindre signe. Manque de chance, alors que nous avons toujours été au contact de coureurs jusqu'à présent, il se trouve que nous traversons une zone dépeuplée... Oops ! Et soulagement... quand apparaît le bout de rubalise salvateur accroché sur notre gauche un peu en hauteur...  

Fabrice : Voilà c’est fini il n’y a presque plus personne, la petite équipe de Bénévoles plie bagage. Je suis posé sur les marches avec quelques camarades de ce passage de relai. Quelque chose cloche ! un froid soudain commence à m’envahir quelqu’un à dû brancher un climatiseur, mais c’est trop tard c’était avant. Jérôme vient me rejoindre, Nous échangeons sur la course, quelque mot réconfortant. Allez « Fab » tu dois prendre la voiture de Fabrice et retrouvez toute la troupe à Plan d’ops. Oh là que se passe t’il la température à encore baisser, je tremble de partout, vite récupérer la saint yorre posé sur la fontaine et trouver mon taxi. Je pense au binôme improvisé, Mika à pris un Fabrice de rechange, j’en souri ou sont-ils. La Voiture de Fab est garée comme là dit Mika il y a 2h.

Je suis gelé, c’est le pôle Nord qui s’est abattu sur la Provence (j’apprendrai le lendemain en discutant avec Jeff que mon moteur à dû trop chauffer – coup de chaud), je comprends vite que je dois me bouger. Je prends l’option sans couverture de survie mais coupe-vent. Je me glisse dans la voiture, mangé oui mangé il faut mangé, des Tucs, des petits saucissons Justin-Bridou (attention placement de marques). L’apport de nutriment calme les frissons. C’est le moment de sortir le téléphone pour localiser les binômes. Rien impossible de les localiser…

 

Michaël : Nous arrivons finalement rapidement à notre premier stop, à Trets. Je m'en veux d'avoir choisi la partie nocturne de la course car, par la même occasion, je me retrouve sur le tronçon le plus simple à la fois techniquement et météorologiquement. J'espère que mon peintre associé en a fini avec sa galère. Je me sens bien au point d'avoir pu aboyer avec des bénévoles plantés à un carrefour "On n'est pas fatigué !!". J'en ai profité car je sais que ça ne durera pas... le frais tombe gentiment à mesure que nous entrons pleinement dans la nuit. Pour l'instant, Fabrice qui suit le dénivelé sur sa montre atteste bien du plat relatif du parcours. À peine 100 mètres de D+ avalés en pratiquement 15 kilomètres.  

Pause de liquide à Trets car il n'y a besoin de rien d'autre. Les voyants sont au vert. La cuisse tient largement la route. Le manque d'entraînement ne se fait pas encore sentir. Fabrice gambade à côté de moi et je vois qu'il en a sous le pied. Nous repartons vite et croisons les premières victimes de la chaleur de l'après-midi. Un malheureux est penché contre une balustrade et vomit tant qu'il peut; Nous avons du mal à supporter ce bruit et filons sur la gauche vers l'inconnu qui s'offre à nous. Ça commence fort avec une odeur de merguez qui nous chatouille les narines ! Un petit malin n'a rien trouvé de mieux que de faire un barbecue... que faire ? Le chercher et se ravitailler autrement ? Etre fort et résister ? A cette heure-ci, c'est la raison du coureur qui prime malgré l'eau à la bouche provoquée par ses grillades ! 

La première pente se présente "enfin". La route serpente à travers les maisons de plus en plus isolées. J'avais repéré sur l'écran ce moment où la course semblait basculer et la réalité confirme mon impression. Nous basculons lentement vers le trail dans sa vraie expression. La route se rétrécit, monte, zigzague, s'incline encore puis laisse la place à notre premier "vrai" sentier. Il est encore large mais annonce la seconde partie de la course vers Plan d'Aups. Les paroles se font plus rares. Les souffles sont plus courts. Seul le cœur garde le rythme du départ. Nous commençons à marcher entre les grosses pierres, toujours plus haut. Fabrice égrène le dénivelé qui progresse sûrement. J'ai sorti mes nouveaux amis les bâtons pour m'aider à gérer l'effort. Je joue les peintres en dessinant sur le sol à coup de pic ma trajectoire. Ça monte toujours plus, toujours plus fort. La nuit est bien noire alors que nous n'avons plus le moindre éclairage public alentour. 

Je retrouve enfin la bulle du traileur, cet espace étroit concrétisé par le halo de lumière de la frontale. Les sens s'éveillent guettant le sol, écoutant les sons de la nuit, humant les parfums de nature. Et puis au loin, une voix nous guide comme le phare des marins en pleine mer. Apparaît alors telle la sirène, le blouson rouge d'un bénévole planté sur une souche au milieu du chemin. Quelle vision ! Bien moins sexy que la silhouette tout en courbe d'une nymphette à queue en écaille, certes, mais tout à fait amicale avec ses encouragements. "C'est bien les gars ! Allez, plus que 8 bornes de descente pour le prochain ravito ! Prenez légèrement à droite et c'est tout bon." 

On bifurque à gauche puis à droite et c'est parti pour une longue descente... Les premiers passages sont un vrai bonheur avec de belles lignes faciles à emprunter et donc une belle vitesse. Mais rapidement se présentent les premiers accidents de terrain. Nous sommes obligés de calmer le jeu sur la foulée. C'est beaucoup plus pentu, plus glissant, plus pierreux. Certains endroits demandent à y passer même pratiquement en marchant et puis de nouveau une ligne droite plus facile. Plusieurs kilomètres nous attendent de la sorte, d'après notre sirène à voix grave de tout à l'heure... sauf que se présente juste devant nous un bon raidillon casse-patte ! Sirène, où es-tu que je t'arrache tes écailles ??? 

Fabrice : Trets. Je vois la direction indiquée par le panneau, y sont-ils déjà passé, que faire y aller ou pas « que dalle sur la localisation de Mika et bientôt plus de batterie. Mon état me dit que seul la douche sera salvateur, je renonce non sans remords mais je ne suis plus en état de quoi que ce soit, allez file bolide…

 

00:38

Sms ff : Vous êtes ou ?

Sms fZ : Bientôt au 2eme ravito

Sms ff : Alors ça se passe comment les gars ?

Sms MP : On arrive sur le monstre dans 6/7 km. Courbatures et on commence à sentir le froid... mais rien de comparable avec toi !

 

Michaël : Avec tout ça, les kilomètres filent mais le dénivelé ne bouge pas tant que ça. L'essentiel sera donc sur la fin, ce qui promet une belle partie de cuisses tout à l'heure. Petit single au milieu de nulle part. Fabrice est parti un peu devant. Je viens de vriller la cheville droite 2 fois en l'espace de quelques centaines de mètres dans ce chemin étroit alors j'ai ralenti le temps que la douleur passe un peu. Il fait bon à l'abri ici du petit vent qui s'est levé. Rien de trop et encore la mauvaise conscience qui vient me hanter d'avoir offert l'enfer à mon binôme pendant que je me balade tranquillement au cœur de la nuit, à la fraîche... J'aimerai aussi passer de jour là où nous sommes dans un coin que j'imagine vraiment sympa à traverser.  

Ces divagations nous ont mené quasiment jusqu'au ravito  et il est temps. J'ai sans doute pris un coup de chaud avec ma cheville car mes gourdes sont quasiment vides. On traverse la terrasse du restaurant en longeant les tables bien vides à cette heure avancée de la nuit. Plus loin des voix se font entendre, le buffet nous attend et un peu de repos aussi. J'ai besoin de recharger les batteries. Les Tuc et autres morceaux de fromage me font le plus grand bien. Le sucré commençait à me peser un peu alors cette transition salée fait office de repas gastronomique ! 

Le frais a laissé sa place au froid avec l'humidité de nos vêtements durant cette bonne dizaine de minutes d'arrêt. Il est temps de repartir pour reprendre quelques degrés. Fabrice lui aussi est "gelé" à cette heure. Il lui tarde de courir à nouveau pour se réchauffer. Qu'à cela ne tienne ! Petites foulées, qui furent plus bondissantes il y a quelques heures encore, pour remettre la machine en route. Le chemin est bon et l'ambiance est au top. Manquent à l'appel les mètres de dénivelés qui ne s'inviteront donc qu'à la fin, comme une apothéose ! 

Fabrice : C’est fait plus de GPS, je me gare sur le côté de la route - warning - pour récupérer le cordon dans le coffre, je tremble de partout,… soudain une camionnette de la gendarmerie se porte à hauteur de portière, « ça va MR un problème », « ça va allez je viens de faire un trail, je vais récupérer mes amis »…

Michaël : Nous atteignons bientôt l'Huveaune, futur fleuve côtier, qui a l'endroit où nous le rencontrons n'est encore qu'un ruisseau. Nous franchissons un nouveau palier dans le mode trail : le niveau saute-moutons, traversées de gué. Et puisque ce petit jeu offre un rafraîchissement, les gentils organisateurs ont eu la bonne idée de nous offrir trois sessions pour le prix d'une ! Hop, Hop, Hop ! Même pas mal et à peine la chaussure mouillée... je n'ai plus en tête maintenant que le Monstre ! La bête immonde qui nous attend toutes griffes dehors à quelques kilomètres de l'arrivée. J'en entends parler depuis des semaines et nous en sommes tout près maintenant... enfin c'est ce que je pense ! 

Avant cela, le programme des festivités nous offre un chemin qui serpente et qui pente... Le français a parfois ses limites que je franchis allègrement pour la poésie de l'effort. Car l'instant devient de plus en plus poétique avec tous ces noms d'oiseau qui fusent dans ma tête à mesure que les mètres défilent aussi bien en longueur qu'en hauteur. Mes bâtons sont bien utiles pour tenter d'apaiser les cuisses qui brulent intensément. Le hors d'œuvre est plutôt sympathique. Le plat en sera d'autant plus digeste... ou pas... 

Je commence à sentir un peu de lassitude à l'idée que la fin approche. Nous montons, toujours et encore, en prenant quelques virages. Chaque fois que nous voulons courir un peu le terrain devient rapidement accidenté. Fabrice m'énonce les mètres de D+ comme on énoncerait un compte à rebours vers l'échafaud. A chaque détour, je guette le virage à droite qui nous mènera vers Lui, Il Monstro ! Où es tu ? Viens ! Je suis prêt ! Celui qui va mourir te salue... quand je parle de mourir, je pense surtout à mes cuisses qui sont très loin d'avoir eu la préparation nécessaire à ce genre de gymnastique... 

Et soudain, deux silhouettes rouges dans le lointain, deux voix dans la nuit, sur la gauche Le Panneau... C'est par là ! Je ne saurai dire si le sourire des deux bénévoles était juste pour de l'encouragement ou aussi pour de la compassion en anticipation de notre épreuve... toujours est-il qu'ils nous glissent un "Bon courage !" que j'hésiterai presque à accepter. Courage à eux surtout de rester ici au milieu de nulle part pour encore des heures... 

Le Monstre : Rendez-vous avec Dante !

Ma première vision du Monstre est celle du grillage et du passage de 50 cm de large qui sert de porte d'entrée pour l'antichambre de la galère. En guise d'antichambre d'ailleurs, je pourrais plutôt évoquer le couloir des horreurs avec branches, ronces, racines et autre déco, à mon goût, assez mal choisies pour vendre un tel lieu de villégiature ! La pente, par contre, est encore aux abonnées absentes mais ça ne va pas durer. 

Ahhhh !!! Dernier rideau de broussailles et voici le théâtre, l'arène, le rocher... Convoquez Shakespeare, Manolete, El Cordobès ou Sisyphe ou qui vous voudrez, le spectacle va être grand ! Premiers pas et premières glissades déjà. Je fais un pas en avant et deux en arrière. La frontale a montré des signes de fatigue et nous sommes à court de pile alors la consigne de Fabrice, dès que je m'arrête, "Eteins ta frontale !" sonne comme un rappel. Si jamais j'envisageais de m'endormir debout dans la pente, ça serait impossible. Ma conscience de pile est là près de moi. Mon veilleur de santé, mon guide dans la tourmente de ce mur guette chacune de mes faiblesses comme les prémices d'une fin qu'il ne veut pas envisager : l'extinction finale de la lumière ! 

Chaque mètre est une épreuve en soi. Mes appuis ne sont pas solides et je dérape souvent manquant parfois de basculer en arrière et de dévaler la pente dans le mauvais sens. Je souffle beaucoup et fort. Je m'arrête souvent. Le temps passe inexorablement mais pas le dévers. Quand je lève les yeux, je ne vois que des points lumineux, toujours plus haut. J'avais écouté mon mentor Christophe qui m'avait indiqué l'inutilité des bâtons dans ce passage trop étroit et technique. Je l'avais encore entendu me dire que je risquais de penser fort à lui et à Jérôme (que je pensais être encore avant ce passage un frère breton !). Entre deux bouffées d'air, entre deux passages de 5 à 10m enchainés plus ou moins bien, je pense à leurs familles entières ! Heureux hommes de ne pas être présents ici et maintenant, mes bâtons auraient apprécié goûter à vos genoux ou chevilles... Surtout quand d'autres coureurs bâtons en main, eux, nous dépassent allègrement. Je n'irai pas plus loin, les âmes sensibles qui pourraient lire ce compte-rendu seraient choquées ???? 

Fabrice :

Sms ff : Alors ça grimpe ?

Sms ff : Alors les gars ça envoie ?

Sms ff : Pas de réponse, ça sent  la souffrance

Sms fZ : On est à 2 km de l'arrivé. On déguste

Sms ff : Courage

Michaël : Le Monstre porte son nom mais je me hisse sur le dos de la bête tant bien que mal. Le renoncement ne fait pas partie de mon vocabulaire course alors aujourd'hui encore je franchirai la ligne d'arrivée. Fabrice me pousse, m'encourage "Mika, éteins ta frontale !" Ce qui en langage trailer signifie "tu tiens le coup ?" Et me remonte le moral en m'annonçant la fin de l'exercice proche de son terme. Je n'ai pas de GPS, je ne peux donc que le croire même si en regardant vers le haut l'impression est bien différente du "c'est presque fini...". Tantôt dans un sursaut je franchis d'un coup plusieurs mètres, tantôt je m'accroche à une branche pour éviter la chute. Les crampons des chaussures n'accrochent pas grand-chose sur ce terrain instable.  

Et oui, enfin, à un moment, la fin est là. Le replat se confirme. Je sais à présent qu'il ne reste plus que du plat pour finir. Encore un ou deux kilomètres et le bonheur sera dans le pré ou plutôt le prieuré... nous relançons un peu pour ne pas nous refroidir. Une petite descente s'offre à nous, petit moment de détente, ou pour tout dire grand moment de solitude quand je m'envole dans une figure artistique après avoir dérapé sur une pierre glissante. Je finis plat dos sans avoir eu le temps de comprendre ce qu'il se passait. Plus de peur que de mal, on se remet debout et le guerrier repart à la guerre, d'autant plus que le repos arrive. 

Au loin des bruits, des lumières, des vies, le dernier effort, la dernière course pour finir en beauté. Plantée au milieu de nulle part, notre Arche de Noé attend ses animaux égarés dans la nuit pour les réchauffer et les rassurer. Pour nous c'est la fin d'une tranche de course, pour d'autres une étape vers la lointaine Marseille. 

Quel plaisir ce fut de partager cette aventure depuis le début jusqu'à Plan d'Aups pour la partie course. Merci aux Fabrice d'avoir vécu ses moments ensemble même si pour un bout séparé. Merci aux compères (ils se reconnaîtront) J, C, B ou CBJ,  pour faire un rappel à une abréviation connue de nous, pour ce moment unique. Je n'en cite que 3 mais ils sont tant d'autres connus ou inconnus à avoir œuvré pour que cette course existe, de l'idée au rêve, du rêve à la réalité...

Fabrice : Je les vois mes valeureux guerriers, ils arrivent parmi ces forçat de la « diagonal des Fadas » 100m, 50m, 30m, 20m, 10m… Les visages sont marqué l’un plus que l’autres mais le plaisir d’en finir est là…

Sms fz : Viens de rentrer ...

Envie de repartir faire un trail, j'ai aimé ce côté naturel et de le faire en équipe…